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Laozi

 

 

 

Toujours sous le regard espiègle de Laotzi (Lao Tseu) voici donc la suite de l’article de Catherine Despeux (issu de la revue « L’Homme », Année 1996, Volume 36, Numéro 137). C’est une texte encore un peu plus savant que les autres mais qu’importe. Catherine Despeux est une sinologue avertie (ayant vécue en Chine), chercheuse et aujourd’hui professeur des universités à l’Institut national des langues et civilisations orientales. Elle l’auteur de nombreux livres sur le Taoïsme – Prescriptions D’acuponcture Valant Mille Onces D’or – Traité D’acuponcture De Sun Simiao Du VIIe siècle (G. Trédaniel, 1987) , Taoïsme et corps humain (G. Trédaniel, 1994), Traité d’alchimie et de physiologie taoiste (Deux Océans, 1999) – et aussi de ‘Taiiji Quan – Art Martial, Technique De Longue Vie (G.Trédaniel, 1981) qui fut un de nos livre de chevet il y a 25 ans. On vous le conseille, ça se trouve encore. Nous estimons que les conditions d’utilisation libre de cet texte sont remplies (voir plus bas) et nous supposons que Mme despeux ne nous en voudra pas de chercher à éclairer vos lampions.

 

Voici un lien vers la retransmission d’une émission radiophonique du 4 janvier 2009 (For intérieur / France-Cul) qui lui était consacrée : http://www.lacanchine.com/Audio_Despeux_01.html

 

 

Suite de l’article dont la première partie a été publiée en janvier

 

2. Le corps et le temps


En Chine, parler de la terre et du ciel renvoie à l’espace et au temps. Le temps cosmique ou social est un temps cyclique, rythmé et découpé selon des conceptions numérologiques renvoyant aux modèles cosmologiques de l’espace-temps. Ces divers systèmes, que ce soient ceux des cinq agents, des huit trigrammes, des neuf palais, des douze mois, ou du cycle de soixante ans, néanmoins se combinent. Chaque instant, chaque lieu, peut être déterminé avec précision dans chaque système. Ainsi en est-il du système sexagésimal composé du tissage de dix signes cycliques célestes, les « troncs célestes », tiangan, et de douze signes cycliques terrestres, les « rameaux terrestres », dizhi, dont la conjugaison donne lieu au cycle de soixante et à l’organisation du temps et de l’espace correspondants. Chaque instant, chaque jour, mois, année sont caractérisés par ces signes.


Ces conceptions du temps interviennent dans les représentations liées aux cycles des processus de vie à l’intérieur du corps et aux différents âges de la vie. Maintenir la corrélation avec le déroulement du temps macrocosmique est fondamental. La première question posée dans les  » Questions primordiales » a trait à ce problème: « L’empereur Jaune dit au maître céleste: ‘J’ai entendu dire que les hommes de la haute antiquité vivaient cent ans, sans que leurs mouvements ne s’affaiblissent, alors qu’aujourd’hui à cinquante ans commence le déclin. Est-ce parce que l’époque est différente ou parce que quelque chose a été perdu ? Qibo répond: ‘Les gens de la haute antiquité avaient une connaissance de la Voie, ils prenaient modèle sur le yin et le yang et s’harmonisaient avec les nombres [du calendrier].  » La question et la réponse sont significatives de l’état d’esprit et des conceptions dominantes liées à la vie, au corps. L’aspect essentiel en est le mouvement, l’activité, le dynamisme. Pour garder cette perfection du mouvement, il importe de se conformer au rythme du temps, à l’alternance du yin et du yang, mais aussi à l’évolution des astres. On retrouve effectivement dans les textes médicaux des correspondances entre des parties du corps, le yin et le yang, mais aussi les binômes désignant le cycle sexagésimal du calendrier. Une telle connaissance est nécessaire pour pouvoir régler soi-même les mécanismes corporels. Les hommes avisés de l’antiquité restaient assis dans un lieu pur et calme, ils réglaient eux-mêmes les vaisseaux et leur circulation selon les nombres et les degrés de la révolution sidérale.


Se conformer aux rythmes du temps était probablement dicté par la nature même du travail agricole mettant directement l’homme en contact avec le cycle des saisons.


3. La peau, surface de projection du temps et de l’espace


Avec la peau, qui, selon la belle expression de F. Dagognet, est le  » dehors dedans et le dedans dehors « , nous touchons au cœur du problème des rapports complexes entre intérieur et extérieur: la peau est une barrière défensive et protectrice, mais aussi le lieu d’échange, de rencontre et de communication par excellence. Les termes biao « dehors » et li  » dedans  » désignent en premier lieu la partie externe d’un vêtement et sa doublure, ou les deux faces d’un même objet. En médecine, ils peuvent qualifier la peau, biao, et ce qu’elle entoure, li, mais aussi bien des organes en rapport avec l’extérieur, biao -même s’ils sont situés à l’intérieur, par exemple la vessie –  que des organes en rapport avec l’intérieur du corps, li. Ces emplois montrent que la structure corporelle est une zone d’échanges à plusieurs niveaux.


Le corps étant un territoire à défendre, un certain nombre de termes ayant trait au corps et à la maladie évoquent l’art militaire et la stratégie. Ainsi, le thérapeute pourra être amené à « attaquer », gong, la maladie, lorsque le patient est « envahi », qin, par un agent pathogène. Par ailleurs, le corps comprend deux modes complémentaires de souffle : le yingqi  ou « souffle de garnison » ayant pris ensuite la connotation de  » souffle nourricier », rongqi, et le weiqi ou « souffle protecteur, défensif ». Les sources taoïstes vont même jusqu’à personnifier les souffles défensifs en armées constituées de généraux et d’acolytes, bref toute une soldatesque prête à entrer en action pour chasser l’intrus.


Comme pour le corps, plusieurs termes chinois recouvrent la notion de peau: ce sont essentiellement pi, fu et couli, qui renvoient respectivement à la peau en tant que couverture ou vêtement, surface recouvrante, ou en tant que tissu tantôt formant barrière, tantôt permettant l’échange avec l’extérieur. Le  » Dictionnaire explicatif des noms » indique que pi est ce qui recouvre le corps, fu la surface qui s’étale. En tant que couverture, la peau est semblable au ciel, à la voûte céleste comparée à la coquille de l’œuf, servant de limite, d’enclos. Elle est à ce titre découpée en secteurs, notamment par les méridiens, qui délimitent des parties d’espace-temps en corrélation avec des parties de la voûte céleste.


Le terme couli évoque la texture de la peau et des organes. Il fait référence à l’action de relâcher ou de resserrer qui régule les rapports avec l’extérieur: « Lorsqu’une maladie quelle qu’elle soit apparaît, elle touche d’abord la peau et les poils qui sont en premier atteints par l’agent pathogène; alors, la texture se relâche et l’agent pathogène devient l’hôte des canaux et vaisseaux de liaison, luomai, s’il y demeure, la maladie pénètre plus profondément dans les méridiens. S’il reste et ne part toujours pas, elle se transmet aux réceptacles, s’accumule dans l’estomac et les intestins. « La texture contrôle les entrées et les sorties » Lorsqu’il y a excès de froid, la texture de la peau se resserre, les souffles ne circulent plus et s’amassent. Quand il y a excès de chaleur, la texture se relâche, les souffles défensifs et nourriciers ne sont plus en libre compénétration, la sueur sort en grands écoulements, et c’est ainsi que les souffles sont dispersés. « Le commentaire par Wang Bing (752) de ce passage précise que « couli désigne l’endroit par où les sécrétions organiques s’écoulent, li désigne la façon dont les lignes d’ordonnancement se rencontrent et se mettent ensemble ». L’espace corporel est par conséquent aménagé non seulement selon les orients à partir d’un centre ou d’un axe vertical et horizontal, mais aussi selon une division en niveaux du haut vers le bas, ou encore en couches allant de la partie la plus superficielle de la peau jusqu’aux profondeurs. Si les canaux, les méridiens, la peau, les organes opèrent sur des plans différents, la peau est leur surface commune de projection, le lieu de rencontre de l’extérieur et de l’intérieur, du ciel et de la terre.


II. Le corps métaphorique


1. Le corps, ordre naturel


Le corps reflète l’image du monde qui s’est imposée aux alentours de l’ère chrétienne: celle d’un œuf dont la coquille serait le ciel et le jaune la terre. Il est souvent représenté par un ovale, d’où les membres, simples moyens de communication vers l’extérieur, sont absents (fig. 2). À l’intérieur de cet espace, les éléments circulent selon des cycles, ils se transforment et se renouvellent.


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La tête et le tronc vus de côté, dans Shanghu maijue guizheng


Ce microcosme est un véritable paysage intérieur dans lequel on retrouve le soleil et la lune, les astres, les monts et les vallées, les rivières et les océans. Les analogies entre le microcosme et le macrocosme, loin d’être propres au monde médical, sont communément admises, mais elles connaissent des variantes d’une source à l’autre. Dans les  » Questions primordiales « , lorsque l’empereur Jaune demanda à son instructeur Bogao comment le corps était en correspondance avec l’univers, ce dernier lui répondit:  » Le ciel est rond, la terre est carrée; par analogie, la tête étant ronde et les pieds carrés sont en résonance (avec le ciel et la terre). De même que le ciel comporte le soleil et la lune, l’homme a deux yeux. La terre a neuf provinces, le corps neuf orifices. Le ciel a le vent et la pluie, l’homme la joie et la colère. « 


Ces descriptions ne sont pas sans évoquer celles qui avaient cours en Occident au Moyen Âge, chez Hildegarde de Bingen, Guillaume, ou Honorius d’Autun écrivant par exemple dans son Elucidarium: « L’homme est un univers à l’échelle réduite. Sa chair est la terre, son sang est l’eau, son souffle est l’air, sa chaleur vitale est le feu, sa tête est ronde comme la sphère céleste, deux yeux y brillent comme le soleil et la lune, sept ouvertures dans le visage correspondent aux sept sphères de l’harmonie. « 


Néanmoins, le sens et les implications de ces analogies sont différents dans les deux contextes. La pensée chinoise non seulement systématise les idées de résonance, ying, d’analogie, de corrélation entre le petit et le grand monde, mais elle se sert aussi de la métaphore et la fait fonctionner dans les deux sens: si le corps est un petit univers, le cosmos est un grand corps, celui du géant Bangu. Selon ce mythe anthropomorphique très répandu en Chine et en Asie, du chaos, qui avait la forme d’un œuf, naquit Bangu. À sa mort, son corps se transforma et devint les différents éléments de l’univers. Le même thème de transformation en corps cosmique est attribué à Laozi. La superposition des deux modèles (cosmos comme corps et corps comme cosmos) crée une flexibilité et, abolissant les distinctions petit/grand, intérieur/extérieur, permet leur imbrication, leur juxtaposition et leur identité. Dans certaines écoles taoïstes, il arrive que le prêtre lors de rituels transforme son corps en corps cosmique. Lorsqu’un individu pratique des exercices gymniques ou de concentration pour nourrir sa vie, il devient l’univers entier et s’y fond. Au contraire, lorsqu’il fait entrer en lui l’univers, il identifie le grand au petit, intérieur et extérieur sont inversés. Autrement dit, cette représentation du corps microcosme sert la dynamique de l’être, elle devient réalité dans un ordre analogique (fig. 3).


2. Le corps, ordre étatique


La représentation du corps comme un État se dégage sous les Qin et les Han (Ill’ siècle av. J.-c.-II’ siècle ap. J.-C.). Des corrélations sont établies entre les phénomènes naturels, les mouvements des étoiles, l’organisation du calendrier, les affaires du gouvernement et la vie humaine. La métaphore du corps-royaume est attestée dans plusieurs sources à partir des II-III’ siècles ap. J.-C. Donnons, à titre d’exemple, la façon dont Ge Hong (IV’ siècle) développe cette analogie:  » Il convient « , dit-il,  » de visualiser les esprits vitaux et de conserver l’unité, d’écarter les maux et de protéger le corps constamment comme le souverain dirige un royaume ou les généraux attendent l’ennemi, et l’on peut ainsi parvenir à la longue vie (…] C’est pourquoi le corps d’un individu est à l’image d’un royaume. Le thorax et l’abdomen sont analogues aux palais, les quatre membres sont rangés comme les faubourgs et les frontières. Les divisions des articulations sont semblables aux fonctionnaires. La force spirituelle (shen) est le souverain, le sang les ministres, le souffle le peuple. C’est pourquoi celui qui met de l’ordre dans son corps est apte à mettre de l’ordre dans le royaume. Ainsi, en aimant son peuple on apaise le royaume, en nourrissant son souffle on parachève son corps « .


Cette métaphore implique que le corps est un territoire occupé, peuplé d’entités, shen, dont le nombre, l’emplacement, la fonction diffèrent selon les sources taoïstes qui en ont conservé une description. Son fonctionnement est semblable à celui du royaume, avec une hiérarchie administrative, des rapports bien définis entre le souverain, ses fonctionnaires et le peuple, une action dans les domaines sociaux, économiques, politiques et militaires. Là encore, l’attribution des fonctions administratives ou autres aux différents organes ou parties du corps varie selon les sources. Par exemple, le rôle de souverain, le plus communément attribué au cœur, l’a été également à la vésicule biliaire.


Peu importe les divergences d’un système à l’autre, l’important est cette mise en ordre symbolique des différents éléments du corps humain. Lorsque l’individu met de l’ordre dans son corps, de même que le souverain met de l’ordre dans l’État, il influe par résonance sur l’ordre général des différents éléments de la création: le ciel, la terre, l’homme. En vidant le corps des représentations individuelles et diversifiées pour y incorporer les divers ordres de la vie, l’individu acquiert paradoxalement une puissance unique, il agit sur le grand tout. Le corps devient un champ de résonance et d’influence sur un certain registre du monde extérieur, et la représentation l’emporte sur le réel, le modifie. Ainsi, l’individu s’identifie au souverain: il s’approprie symboliquement un rôle, un territoire sur lequel il règne en maître, dont il maintient la cohérence et l’unité, et qui font de lui le centre du monde. Guérir et gouverner s’expriment en chinois par le même terme zhi, « mettre de l’ordre « . Organiser ses esprits vitaux à l’intérieur du corps, c’est régner de manière à établir la grande paix. À partir de son corps, l’homme devient maître du monde.


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Paysage intérieur du corps dans Zhongguo gudai Yishi tulu

 

…… suite bientôt sur le site.


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